BURN OUT mon amour, mon salaud, mon enfer

Pour vous autres sirènes. Pour vous éviter la noyade, pour que vous preniez soin de vous, que vous laissiez les autres prendre soin de vous, que vous reconnaissiez les signes, que vous ne tombiez pas dans le piège. Personne n’est à l’abri, c’est eux qui l’ont dit. Personne. Mais personne n’a dit non plus que nous devions affronter cela seules.

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Presque 20 ans que je roule ma bosse (parfois j’aimerais bien rouler ma boss aussi mais j’ai peur pour mon job), que je courbe l’échine comme Zlata (ne pas confondre avec Zlatan) face aux orages. 20 ans presque donc, que je surfe sur les vagues et que je bois régulièrement la tasse dans la “World Company”. Comme vous. Comme tellement d’autres.

J’ai beau me dire que je suis une sirène dont le brushing résiste à toutes les tempêtes, plus forte qu’un roc, plus habile que Wonder Woman pour éviter les balles (le bonnet H en moins), mon corps (de déesse) ce salaud m’a plusieurs fois trahie. Dans le grand compteur EDF neuronal, les fils ont déjà touché, faisant tout sauter au passage : les plombs, les rallonges branchées sur les rallonges et le générateur de secours. Tout. Oui, tout.

Ça commence pourtant tout doucement par un zeste de Fatigue. Mais attention je ne parle pas de fatigue, celle qu’on connaît par cœur, comme un lendemain de fête, de nuit blanche au Macumba ou de comité Ladies Room. Celle-là on gère, on maîtrise, on kiffe car on sait pourquoi on paye, le nez dans le Dafalgan ou les chevilles cellophanées dans le Ketum à cause des high heels.

Non je parle bien de Fatigue, avec une majuscule, la couleuvre qu’on avale petit à petit, qui s’enroule autour de nos muscles et nos organes et contamine jusqu’à nos pensées, qu’on ait dormi 8 heures comme 15. Une garce qui débarque sans qu’on sache vraiment pourquoi. C’est vrai quoi, pourquoi ? Wonder Woman ne saurait faillir, et fera donc le plein de vitamine C pour la bonne mine, de mélatonine pour fermer ses grands yeux et de magnésium pour le stress… Mais aussi de pilules magiques pour garder une crinière de feu. Parce que la Fatigue au grand F, a tendance à faire fuir le cheveu. Biatch.

On surfe, on courbe, on tient. Et un matin on se lève pestant contre l’industrie pharmaceutique dans son ensemble et son cortège de placebos, contre le petit dernier qui dit des gros mots à table, contre chéri qui ne dit rien, contre la pluie qui fait friser les franges, contre une tartine qui grille trop, contre Christophe Willem qui chante du mélo.

Un matin on se lève et on se précipite sur sa balance dernier cri, celle qui calcule la graisse, la flotte et les restes de chips et de champagne dans le sang, on se précipite pour vérifier d’où sortent ces 20 kilos invisibles mais qui pèsent pourtant sur le diaphragme à en avoir le souffle coupé. Un matin l’air de rien, entre la réunion de 10h et le debriefing de 11h on commencera un combat quotidien.

Un combat contre soi puisqu’à vue de nez « y’a vraiment pas de quoi », c’est la fatigue de l’hiver, le stress du printemps, ou les frites d’avant-hier. Wonder Woman a une cousine autruche alors elle se met à porter un masque, un joli masque souriant, un masque sur-mesure, pour les autres et pour elle-même, pour cacher les rides, les cernes et la peur. A la télévision elle retiendra la méthode Coué : je vais bien. Je vais mieux et demain j’irai de mieux en mieux. Connard.

Mais les vagues se font plus fortes, les périodes d’apnée aussi. L’océan n’aime pas les faibles, les requins sont avides de sang. La tempête économique fait des ravages et beaucoup cherchent un abri. C’est la loi du Talion.

Peu à peu la nuit devient une ennemie, car la nuit oblige à se poser, oblige à penser. La nuit on pleure sur le départ de Zayn Malik. La nuit tout devient impossible, tout devient insolvable. On commence à refaire sa journée d’hier puis celle de demain. On rêve tellement fort que nos délires imaginaires se confondent avec la réalité. On se lève persuadée que son collègue se transforme bien la nuit en dhampire, qu’une autre a raconté partout que vous faisiez pipi au lit à 10 ans, que vous êtes une fausse blonde, une vraie grosse ou pire encore, incapable de surfer.

Alors on se lève avec la peur. La peur. La peur. La peur. La balance a enfin craché son diagnostic. La peur qu’on porte pour rien, sans raison, sans motif, juste parce qu’aujourd’hui il faudra aller à l’eau. On s’acharne toujours sur la frange, on met toujours son masque mais il tire sur le visage à s’en arracher des larmes. Un problème par jour, une solution à tout, et la cousine autruche comme coach chaque matin alors la sirène se maquille, la sirène se cache, le jour elle se bat avec la nuit.

On tient. Elle tient. Parfois on pleure. On ne sait pas pourquoi d’ailleurs ? « C’est la fatigue ne vous inquiétez pas » « Maman a eu une grosse journée » « Un gros dodo et demain tout ira mieux ». C’est Scarlett qui l’a promis. Et ça fait des années que Scarlett c’est un mentor, alors une morsure de requin, une piqure de raie, une prévision météo désastreuse… No Soucy.

On gère, on contrôle tout sauf la peur. On gère tout sauf l’angoisse. On affronte tout sauf soi-même. On tient parce qu’il faut, parce que le monde ne tournera pas sans nous, l’industrie dans son ensemble s’effondrera sans nous, nos gosses mourront de faim devant Dora sans nous, chéri n’arrivera pas à trouver le chemin de la cuisine sans nous. Wonder Woman n’a jamais baissé les bras sinon on l’aurait vu au cinéma.

On tient et puis pas question de faire un break. Les breaks c’est comme la nuit, des ennemis. Hiii le break, caca le break. Mais le masque se fissure de plus en plus souvent alors on crie, alors on sort les griffes à tort et à travers, on court. Les larmes coulent de plus en plus librement, sûrement à cause du vent, du pollen, du printemps. On tient, on serre les dents, on tient le barrage bien serré, pour ne pas finir noyée.

La tête est forte, têtue, inébranlable, alors c’est le corps qui trahit.

Enfoiré. Salaud. Lâcheur. Lâche. Traître. On ne voit pas pourquoi le dos lâche, pourquoi l’appétit s’est fait la malle ou que la boulimie s’installe. On ne voit pas pourquoi on a l’impression de bouger au ralenti alors qu’on doit aller toujours plus vite. On s’en veut de ces faiblesses, on négocie avec l’ordre médical qui ne comprend pas bien l’enjeu de la business review de la semaine. Je crois même qu’il s’en fout. Je vous le dis : le monde est contre nous.

Et un jour c’est la tête qui s’emmêle, la mémoire qui déraille, des clés oubliées sur un toit de voiture et qui tombent sur le périph’, un téléphone qui finit sa vie dans le frigo, des noms qui vous échappent. La vie qui vous échappe.

Les autres, ceux qui vous aiment, parfois ne voient rien, parfois se baladent depuis des mois avec des Lexomil plein les bras. Ils savent que le roc est devenu cristal, qu’un faux pas et plus rien n’ira.

Et un jour plus rien ne va. Lumbago, épilepsie, vertiges, crise de panique, d’angoisse, maux de tête, pleurs incontrôlables à mesure que le métro mène à l’océan. Jour après jour, malgré la plus têtue des pilotes, la machine pile, s’enraye, stoppe. Finie, cassée, éparpillée. De la contrefaçon thaïlandaise ce corps. On frapperait bien les petits enfants chinois tiens.

Mais rien n’y fait. Un jour ça va. Le jour d’après, plus rien ne va. C’est comme ça. Personne n’est préparé à ça. D’un coup comme ça, comme si les mois d’avant n’existaient pas, comme une combustion spontanée, un avant et un après. Ils appellent ça burn outburn in, surmenage, dépression. De simples mots comme une potion magique, pour se dédouaner. Surtout dédramatiser. Ça arrive à tout le monde, personne n’est à l’abri. Hum. Entre nous, les autres on s’en fout, de tout le monde on s’en fout.

Parce que coté sirène, un jour on doit faire face, on doit se reconstruire, ailleurs, autrement, à un autre rythme. On doit partir pour mieux revenir ou choisir une autre voie. Parfois un break, parfois la rupture. On doit se reconstruire, et construire de nouveaux rêves à sa mesure. Un jour on doit faire la paix avec les autres, avec son corps. C’est dur, c’est long, ça fait mal, ça fait culpabiliser. C’était tellement plus facile d’ignorer.

C’était il y a 12 ans, c’était il y a 5 ans, c’était hier. Plus un signe de déni que de faiblesse. Une fois de plus j’ai l’impression d’être à terre, mais j’ai pas peur. Je ne sais pas de quoi sera fait demain. Je sais d’expérience que je serai plus forte. Comme après la rupture de son premier amour. On ne sait plus rien, sauf peut-être qu’un jour, on sera de nouveau plein d’entrain.

Aujourd’hui je sais juste que bientôt, quelque part je me relèverai, je relèverai la tête et je serai capable, sans m’effondrer en larmes, de répondre à un « bonjour ma belle, ça va bien ? »

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