… Vous avez dit bloquée ?

Je cligne des yeux. Je recommence. Je tente de faire le point. Je frotte un peu pour virer les dernières images rétiniennes d’un rêve voluptueux. Je grimace et m’étire, la femelle se fait chatte. La chatte se fait souris. Je couine. J’ai mal partout, comme d’habitude. Le sport, les sports, y compris ceux pour lesquels j’avais un certain penchant (traitres !), s’acharnent à ressusciter mes muscles si consciencieusement enterrés. J’avais jamais remarqué jusqu’alors à quel point c’est sadique un muscle. Pire c’est criminel. Toujours un peu rêveuse, je me rebelle. Je m’imagine dans le shorty de Lara Croft, faisant ma chasse aux sorcières, organisant le Salem du grand fessier, la purge du biceps, l’holocauste des ischio-jambiers.

Mais force est de me résigner : j’ai déjà jeté mon short taille mammouth après ma dernière orgie musculaire. Et déjà à l’époque c’était eux qui avaient gagné. Mes muscles, ces lâches n’en finissent plus de jubiler. Fumiers. Pas la peine non plus d’ériger un mur entre la douleur et moi, ça fait maintenant 20 ans que les murs de la honte sont passés de mode, alors j’ouvre les yeux. Je me déplie. Enfin j’essaye. Il y a de la rébellion côté synapses, de l’insurrection côté articulations, grève générale des interconnexions. Dans ma tête une voix résonne « chers usagers de la ligne Mag, suite à un incident de passager, la ligne est momentanément bloquée à quai, veuillez prendre les correspondances ».

Docile j’obéis. Je roule sur le coté pour ménager le RER abdominal toujours en grève. Il y a parfois des avantages à se réveiller seule. Point de course précipitée pour avoir l’air défroissée, repassée, liftée, parfumée envers et endroit. Parfois, quand on a l’impression qu’un semi remorque a fait perfidement marche-avant /marche-arrière sur votre nerf sciatique, on apprécie d’être seule pour lancer un légitime « sa race !!!! » à chaque mouvement esquivé. Parfois quand les tambours du Bronx s’invitent pour un concert privé dans votre Cortex, on apprécie de ne pas avoir de spectateurs pour ramper sans perdre sa dignité.

Seule…
Un doute m’habite tout à coup. Le suis-je ?
Cela expliquerait en partie le sentiment d’avoir été broyée propose perfidement ma conscience. Je me repasse en accéléré le film peu glorieux des 20 dernières minutes, de mes derniers grognements, de mes spasmes, de mes injures. Je serre les paupières très fort et lance une petite prière vite fait à l’ensemble du Gotha religieux. Aux vues de mes états de service, j’ai appris qu’il valait mieux sonner à toutes les portes. Dans le doute… Pourvu que… Mes yeux roulent douloureusement dans leurs orbites. Je tourne lentement la tête à gauche puis à droite. Merci Seigneurs. Point de témoin à éliminer, et une rotation bilatérale du cou en état de marche. C’est la fête. C’est ma fête.

Je pose les pieds par terre. J’attends. J’attends encore et encore que l’idiot qui fait défiler le film au ralenti cesse de jouer avec la télécommande. Respirer prend des heures. Non non, je n’exagère pas. Regardez, là j’inspire, là j’expire. J’ai pris 10 ans. Je reprends la check-list de lancement de la machine de guerre. Et oui, c’est vrai plutôt datée de la seconde guerre… C’est l’USS Entreprise 1ère génération, le Nimitz, ou plutôt le naufrage du Potemkin. Je me tâte. Même ça , ça fait mal.

J’inspire, je respire. Ça y est je suis centenaire. Dans un ultime acte de courage, par patriotisme ou parce que ma vessie date elle aussi des années folles, je me lève, me déploie, me déroule… et m’écroule. Dans le match « Mag contre ses organes » c’est le dos qui vient de gagner. Les muscles hyènes cessent de glousser, coiffés au poteau par une vertèbre retors. Silencieuse et sournoise elle vient de se bloquer, cessation totale d’activité, prise en otage du patronat, demande de rançon et refus de négociation.

J’ai beau être matinale…
Mon cerveau lent renonce à protester. J’augmente simplement le fond sonore de mes gémissements et retourne me coucher. Dans mon malheur j’espère au moins que le voisin me croira occupée et comblée…

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