… attire les détraqués

Cette histoire me trotte dans la tête depuis deux ans déjà. Je sortais du métro Bastille, quand un homme, pas vraiment repoussant, juste insignifiant, m’a accosté :
« Mademoiselle, voulez-vous prendre un verre avec moi ?
Je vais mourir »
.

Etrange, on ne me le l’avait jamais faite celle-là. Telle une ninja sur-entraînée par des années de vie parisienne, intolérante et détachée, j’ai esquivé, je ne me suis pas arrêtée. J’ai vaguement marmonné le respectable « non merci » que l’on sort aux démarcheurs, aux dragueurs et aux intrus, alors qu’en moi la tempête couvait. Mais quand trente mètres plus loin, le choc s’est estompé, c’est mille autres scénarii que j’ai commencé à imaginer.

J’ai eu envie de lui courir après pour lui crier  :
« moi aussi je vais mourir, y’a pas que toi dans le monde hein ! »
. Le mélodramatisme ayant tendance à prendre le dessus chez les femmes fraîchement larguées. En même temps c’est vrai, je vais mourir, comme tout le monde, sous un bus, dans un hospice ou du cancer. Pas de quoi s’enflammer.
Est-ce que j’accoste les gens des trémolos dans la voix moi ? « Monsieur, s’il vous plaît sautez-moi, je vais mourir dans 30 ans ». Non. Et ben voilà.
Oui, je sais c’est mélodramatique ET égoïste une femme qui souffre.

A ma décharge je croyais vraiment que mon cœur allait lâcher, et que la mort venait me faucher toute de noir vêtue, la mine mélancolique et armée… d’un ipod ( ?). Oups non, c’était un petit groupe d’Emos qui venait de me dépasser… à Bastille rien n’aurait du me choquer. La mort attendra. Rajoutons au passage à la liste des qualités de la femme quittée qu’elle sait se faire des films, d’horreur de préférence, ascendant mélo dans la grande époque de la Metro Goldwyn Mayer, au casting irréprochable, en technicolor et HD je vous prie…

Je me suis aussi demandée si lui aussi avait le cœur brisé, si dans sa drague pathétique sonnait l’appel au secours, le cri du condamné et s’il avait trouvé une bonne poire âme pour l’écouter. La venimeuse femelle en moi imagine tellement bien la scène : « Oui, je vais mourir, c’est ma dernière journée, ma dernière nuit peut-être… on baise ? Non, non laissez j’insiste le café est pour moi ». C’est moche d’être blasée.

J’y ai vu pourquoi pas le début d’une belle histoire, si triste et émouvante. Celle d’un amour en CDD entre ce type et sa conquête pleine de compassion, un couple qui s’aime comme des fous dans une sordide chambre de bonne, dans l’urgence, en attendant la mort. Elle ne s’en remettra jamais, consciente d’avoir croisé pour quelques jours l’homme qui lui était destiné. C’est beau, c’est triste. C’est cul(culte). C’est Candy, c’est le Lauréat, c’est Un automne à New YorkLe prince des collines, Hofmann, Gere et les violons en moins.

A-t-il fini ses jours seul à l’hôpital, sans famille ni amis ? Mourra-t-il dégoûté par l’indifférence de la foule, à qui il fera payer à coups d’attentats, déjoués in extremis par le beau Rodolphe, lui-même durement traumatisé par un raid en Irak ou il perdit une demi-phalange, ce qui brisa dans l’œuf sa carrière de pianiste ? A-t-il trouvé une nana, un one-shot, une âme sœur ? Dévalisé une banque ? Arnaqué une grand-mère pour se payer sa dose ? Ou au contraire a-t-il été guéri miraculeusement après être tombé sur une brillante neurochirurgienne spécialisée dans les maladies orphelines ?

Deux ans après je n’ai toujours pas la réponse. Maintenant je regrette un peu, j’aurai voulu savoir. La curiosité a repris le dessus. La vie a repris le dessus. Les hypothèses sont de moins en moins macabres. Mon petit cœur a cicatrisé. En tout cas merci, merci bien. Car cet homme qui m’a surprise, m’a fait réaliser que dormait en moi une graine de scénariste tantôt blasée, égoïste et cruelle délivrant à la chaîne des scripts de mélo bidons et sanglants…tantôt fleur bleue, idéaliste et naïve. Candy en descente d’acide. Emilie the Strange dopée aux euphorisants…

Enfin qui sait… Inconnu de la place Bastille. Si tu me lis, raconte-moi…

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